Le feu qui refuse de s’éteindre : c’est pourquoi le père Constant Lievens reste important
Par Justin Tirkey, SJ | Directeur, Satya Bharti Ranchi
Un prêtre belge devenu le messie d’une tribu
En 1885, un jésuite belge de 29 ans descendit du train à Ranchi et découvrit un paysage marqué par l’injustice. Le père Constant Lievens avait parcouru des milliers de kilomètres depuis son pays natal, poussé par un appel qu’il ne pouvait ignorer. Ce qu’il découvrit à Chotanagpur (un plateau géologique proéminent et une région culturelle de l’est de l’Inde, couvrant principalement l’État du Jharkhand et s’étendant à certaines parties de l’Odisha, du Bengale occidental, du Bihar et du Chhattisgarh) le bouleversa profondément : des communautés adivasies écrasées par l’exploitation coloniale, leurs terres volées, leur dignité bafouée, leurs voix réduites au silence.
La plupart des missionnaires de son époque auraient construit des églises et baptisé les convertis. Lievens a fait quelque chose de bien plus radical : il est devenu l’un d’entre eux.
Il a appris le mundari et d’autres langues tribales. Il a mangé leur nourriture, marché sur leurs chemins et écouté leurs griefs jusque tard dans la nuit. Lorsque les tribunaux britanniques ont rejeté les revendications territoriales des Adivasis, Lievens s’est présenté comme leur défenseur, plaidant une affaire après l’autre jusqu’à ce que les juges coloniaux ne puissent plus ignorer le vol systématique qui se produisait sous leur surveillance. Il a remporté des victoires historiques qui ont permis de restituer des milliers d’hectares à leurs propriétaires légitimes.
Les Adivasis n’avaient jamais rien vu de tel. Un étranger, qui plus est un prêtre, se tenant à leurs côtés contre les oppresseurs étrangers ? Luttant pour leurs terres avec autant de férocité que n’importe quel chef tribal ? Ils ont commencé à l’appeler leur messie. Lievens n’a servi que huit ans avant que la maladie ne l’emporte en 1893. Il avait 37 ans. Mais ces huit années ont tout changé.
Plus que des souvenirs : pourquoi construisons-nous des musées pour les morts ?
Aujourd’hui, 133 ans après sa mort, les habitants de Chotanagpur ne l’ont pas oublié. La cathédrale Sainte-Marie, construite en 1909, lui sert de monument spirituel. Le musée Lievens, ouvert en 2023, abrite des objets ayant appartenu à Lievens. Statues, chapelles, sites commémoratifs : ils en parsèment le paysage comme des étapes d’un pèlerinage. Mais voici ce qui importe : ce ne sont pas des reliques poussiéreuses d’une époque révolue. Ce sont des cris de guerre.
Lorsque l’Église a désigné Lievens « Serviteur de Dieu » – la première étape vers une éventuelle canonisation – elle ne récompensait pas un personnage historique. Elle lançait un défi à tous les chrétiens de Chotanagpur : Voici à quoi ressemble la sainteté. Voici ce qu’exige l’Évangile. Êtes-vous prêts ?
La réplique de la chapelle de Moorslede, construite en 2024, n’invite pas les visiteurs à admirer la beauté de l’architecture. Elle les interroge. Qui se tient aux côtés des marginalisés aujourd’hui ? Qui se bat pour la justice quand cela dérange ? Qui aime au-delà des limites du confort et de la sécurité ?
Cinq façons pour une communauté d’assurer la survie d’un prophète
Ce qu’il y a de génial dans la dévotion de Chotanagpur à Lievens c’est qu’elle refuse d’être simplement sentimentale. Elle est active, multiforme et profondément pratique.
Prière vs Résistance
Des milliers de personnes se rassemblent chaque année pour célébrer la fête à la cathédrale Sainte-Marie. On l’invoque dans des neuvaines. Les pèlerinages vers ses lieux de mémoire sont devenus des bouées de sauvetage spirituelles pour les chrétiens adivasis. Mais il ne s’agit pas là d’actes de piété, mais des gestes de défi. Chaque hymne chanté en mundari, chaque réflexion sur le chemin de croix qui relie les sacrifices de Lievens aux luttes modernes, proclame que sa vision d’une foi imprégnée de justice est toujours vivante.
Éducation vs Libération
Les conférences commémoratives abordent des questions dérangeantes. Que dirait Lievens des conflits fonciers actuels ? En quoi son approche incarnée remet-elle en question les méthodes missionnaires modernes ? Les concours de rédaction pour les jeunes permettent aux adolescents de se confronter à son héritage plutôt que de le recevoir passivement. Les visites du musée ne sont pas seulement des leçons d’histoire, elles sont des invitations à imaginer une Église qui risque tout pour les sans-pouvoir.
Justice vs Culte
Les cliniques d’aide juridique offrent gratuitement leur service aux familles tribales victimes de vol de terres : ce sont les mêmes combats que Lievens a menés devant les tribunaux coloniaux. Des bourses permettent aux étudiants adivasis d’aller à l’université : ce que leurs grands-parents n’auraient jamais pu imaginer. Des cliniques médicales fournissent des soins dans les villages reculés. Des programmes de formation au leadership forment des organisateurs communautaires en alliant la doctrine sociale chrétienne à la solidarité tribale. C’est cela la dévotion incarnée.
Culture vs Transmission
L’histoire de Lievens ne vit pas seulement dans les livres. Elle vibre dans des drames adivasis, des danses exécutées lors des festivals, des peintures murales sur les murs des villages. Les enfants participent à des concours artistiques qui représentent des scènes de la vie de Lievens. Les anciens se réunissent pour des séances de contes, qui transmettent des traditions orales et qui gardent vivant le souvenir qu’on a de lui. Il n’est pas un personnage historique à étudier, mais un personnage de l’histoire actuelle et de l’identité chrétienne tribale.
Mission vs Héritage
Son héritage façonne peut-être de manière plus puissante encore la façon dont les nouvelles générations comprennent leur vocation. Les retraites pour les prêtres et les responsables laïcs posent la question suivante : avons-nous le courage de Lievens ? Marchons-nous avec le peuple ou au-dessus de lui ? Les programmes de formation dans les séminaires présentent sa vie comme le modèle par excellence du ministère incarné. Le message est clair : si vous prétendez honorer Lievens, vous devez poursuivre son œuvre.
La flamme vivante
Voici ce qui rend le phénomène Lievens extraordinaire : elle s’étend, elle ne s’éteint pas.
La statue du Sacré-Cœur érigée en 1935 partage désormais l’espace avec Lievens Kuan (2024) et la toute nouvelle réplique de la chapelle (2025). Les reliques vénérées depuis 1993 attirent des foules de plus en plus nombreuses. Chaque 7 novembre, anniversaire de sa mort, les rassemblements sont plus importants. Des calendriers à son effigie sont suspendus dans les maisons adivasis, à côté des photos des membres de la famille.
Il ne s’agit pas d’un culte des ancêtres. C’est une communauté qui reconnaît que Lievens incarnait quelque chose dont elle a désespérément besoin : un christianisme qui ne craint pas les conflits, qui se place résolument du côté des opprimés, qui mesure la sainteté non pas en heures passées à la chapelle, mais en risques pris pour la justice.
La cathédrale Sainte-Marie et le musée Lievens fonctionnent comme les deux moteurs de ce mouvement : l’un nourrit la prière et la dévotion, l’autre préserve l’histoire et suscite des questions. Ensemble, ils proclament que la sainteté n’est pas une question de perfection personnelle, mais de solidarité radicale.
Un défi, non un réconfort
Le test ultime pour honorer le père Constant Lievens n’est pas le nombre de statues que nous élevons ou le nombre de visiteurs que nous attirons dans les musées. C’est de savoir si l’Église de Chotanagpur – et au-delà – continue à susciter des personnes prêtes à faire ce qu’il a fait.
Qui apprendra les langues des marginalisés ? Qui se présentera devant les tribunaux et sur les places des villages ? Qui risquera sa réputation, son confort, voire sa sécurité pour défendre les sans défense ? Qui laissera son cœur se briser face à l’injustice et transformera ensuite ce chagrin en action ?
Le feu que Lievens a allumé en 1885 brûle toujours. La question est de savoir si nous porterons le flambeau ou si nous nous contenterons d’admirer la flamme à distance, en toute sécurité.
Dans les villages de Chotanagpur, dans les prières des chrétiens adivasis, dans le travail continu d’aide juridique, d’éducation et de préservation culturelle, la réponse est en train d’être écrite. Le père Lievens n’est pas seulement dans nos mémoires, il est présent, il nous interpelle, il appelle une nouvelle génération de messies pour une nouvelle génération de luttes.
Son héritage n’est pas épuisé. Ce n’est que le commencement.
Le Père Général Sosa visite le musée Lievens à Ranchi
Le père Arturo Sosa, Supérieur Général de la Compagnie de Jésus, a visité le musée Lievens à Ranchi, dans l’État du Jharkhand, lors de sa visite dans la province jésuite de Ranchi. Situé dans le campus historique de Manresa House, le musée rend hommage à l’héritage de Constant Lievens, missionnaire jésuite belge qui a évangélisé les communautés tribales de Chotanagpur à la fin du XIXe siècle. Le père Sosa a visité les expositions présentant la vie de Lievens, des objets provenant des premières missions jésuites et le riche patrimoine culturel des peuples adivasis de la région.







